À Varsovie, les plus précaires vivent dans des logements sociaux insalubres

Pas de salle de bain ni de toi­lettes, pas de chauffage, de la moi­sis­sure sur les murs et les pla­fonds… Les locataires des loge­ments soci­aux du quarti­er de Pra­ga, à Varso­vie, vivent dans des con­di­tions pré­caires. Ils n’ont qu’une envie : par­tir.

C’est par une fine porte en copeaux de bois qu’on pénètre dans le bâti­ment du 11 rue Brzes­ka, aux fenêtres con­damnées et aux murs décrépis, où règne une forte odeur d’humidité. Un frêle escalier en bois, dans un hall aux murs qui s’effritent, mène à l’appartement d’Edyta Boło­tozwicz. Elle habite ce 45 m², situé au pre­mier étage, avec son fils de 29 ans, Sebas­t­ian, dans le coma depuis 2020, après un acci­dent de voiture. Edy­ta a aban­don­né son tra­vail de femme de ménage pour s’occuper de lui. Son lit médi­cal­isé est instal­lé dans une pièce qui fait office de salle à manger et de cham­bre.

Au pied du lit, un chauffage d’appoint. Mal­gré la chaleur qu’elle tente de préserv­er, dans toutes les pièces, il y a des traces de moi­sis­sures noires sur les murs qui s’écaillent. « Ce mois-ci j’ai payé 2 000 zlo­tys (420 €) de chauffage, c’est dix fois plus que d’habitude. Je chauffe beau­coup parce que mon fils ne peut pas avoir froid et tomber malade », explique Edy­ta, cig­a­rette à la main, ses cheveux relevés en chignon. Sur la table de la salle à manger, des bou­quets de fleurs fraîch­es qu’elle a reçus pour son anniver­saire, côtoient les seringues et les médica­ments de son fils. « Je crains chaque jour que l’on nous coupe l’électricité, s’inquiète Edy­ta, le regard tourné vers Sebas­t­ian. Il est sous oxygène et a besoin d’une pompe pour respir­er. Sans ça, il pour­rait mourir. »

Edy­ta s’oc­cupe de son fils Sebas­t­ian, depuis plus de deux ans, dans son salon. ©Polska/Louise Dal­mas­so

Edy­ta, 51 ans, vit au 11 rue Brzes­ka depuis plus de 20 ans. ©Polska/Louise Dal­mas­so 

Cet immeu­ble ne compte plus que quelques âmes, dont Edy­ta et son fils Sebas­t­ian. ©Polska/Louise Dal­mas­so 

Les fenêtres de l’im­meu­ble ont été con­damnées quand la plu­part des habi­tants sont par­tis, il y a cinq ans. ©Polska/Louise Dal­mas­so 

L’escalier qui mène à l’ap­parte­ment d’Edy­ta, dernière per­son­ne, ou presque, à l’emprunter ©Polska/Louise Dal­mas­so 

Dans sa salle de “détente”, Edy­ta ne grat­te pas la moi­sis­sure qui appa­raît comme elle le fait dans les autres pièces. ©Polska/Louise Dal­mas­so 

Edy­ta n’a plus rénové son apparte­ment depuis plus de cinq ans, lais­sant la moi­sis­sure s’in­staller. ©Polska/Louise Dal­mas­so 

Les pro­duits de beauté se retrou­vent chaque matin recou­verts de poudre blanche, due aux murs qui s’ef­fritent. ©Polska/Louise Dal­mas­so 

La moi­sis­sure a envahi les murs de l’ap­parte­ment d’Edy­ta. ©Polska/Louise Dal­mas­so 

Dans les toi­lettes, le pla­fond ne manque de s’écrouler mais la mairie ne veut pas inter­venir. ©Polska/Louise Dal­mas­so 

Des bâtiments vieux de 140 ans

Edy­ta Boło­tozwicz fait par­tie des cinq dernières per­son­nes à habiter cet immeu­ble. En 2018, la mairie a pris la déci­sion d’expulser les locataires. Le sourire aux lèvres, Edy­ta se rap­pelle : « On appelait cet endroit le bazar. On entendait tou­jours les enfants jouer et crier, les par­ents dis­cuter. Nous étions près de 350 à vivre ici. » Désor­mais, le silence, seule­ment brisé par les râles de son fils.

Edy­ta est en attente d’un nou­veau loge­ment depuis 2018. En 2020, les recherch­es se sont com­pliquées avec l’accident de son fils : besoin d’un apparte­ment en rez-de-chaussée, sans escaliers, assez large pour le lit médi­cal­isé et une salle de bain avec baig­noire. Quand enfin un loge­ment con­vient, à chaque fois, un obsta­cle de dernière minute. Edy­ta est actuelle­ment en procès con­tre la mairie. « Un jour, la mairie me dit que le loge­ment est déjà occupé, l’autre on me dit que mon dossier est incom­plet », se désole Edy­ta, avant d’ajouter, grave : « Je n’en peux plus. Je ne ressens plus rien. Et il n’y a même pas d’arbre ici auquel je pour­rais me pen­dre. »

À gauche, des loge­ments privés. À droite, des loge­ments publics. ©Polska/Louise Dal­mas­so

C’est dans le quarti­er de Pra­ga, à l’ouest de Varso­vie, que se con­cen­tre une bonne par­tie des loge­ments soci­aux insalu­bres de la cap­i­tale polon­aise. Cette par­tic­u­lar­ité tient à des raisons his­toriques. En 1945, le par­ti com­mu­niste qui dirige la Pologne décide de la nation­al­i­sa­tion des biens immo­biliers à Varso­vie. Alors que près de 90 % de la ville a été détru­ite durant la Sec­onde Guerre mon­di­ale, le quarti­er de Pra­ga, au nord-est, a lui été épargné. Il regorge de bâti­ments datant des années 1880 donc de biens nation­al­isés.

À la chute de l’URSS, en 1989, la ville de Varso­vie lance une opéra­tion de « repri­vati­sa­tion ». Les anciens pro­prié­taires peu­vent deman­der à la ville la resti­tu­tion des immeubles qu’ils pos­sé­daient avant la guerre. De nom­breux loge­ments non réclamés sont con­ver­tis en loge­ments publics. Ils représen­tent aujourd’hui 10 % du marché immo­bili­er de la cap­i­tale. Sur les 84 000 unités de loge­ment qu’elle détient, 10 000 sont des loge­ments soci­aux, situés pour la plu­part dans le quarti­er de Pra­ga.

15 000 nouveaux logements publics promis, 1 000 construits

C’est dans l’un des cafés les plus branchés de Varso­vie, le Na Bank, situé en face de la mairie, que Kon­rad Wiślicz-Węgorows­ki, mem­bre du par­ti d’opposition de gauche Razem, spé­cial­iste du loge­ment, aime tra­vailler. « Le thème des loge­ments publics est un sujet brûlant à la mairie depuis 40 ans », regrette-t-il, entre deux gorgées de lat­te. Il ajoute : « Les loge­ments soci­aux sont les loge­ments publics les plus délabrés : pas de chauffage, toi­lettes et salle de bain partagées. » Leurs locataires font face à de gros prob­lèmes per­son­nels et financiers.

« Lors de sa réélec­tion en 2018, le maire de la ville, Rafał Trza­skows­ki (Plate­forme civique, par­ti cen­triste néo-libéral), a promis de con­stru­ire 15 000 nou­veaux loge­ments publics d’ici 2030. Nous sommes en 2023 et à peine 1 000 unités ont été con­stru­ites », se désole Kon­rad Wiślicz-Węgorows­ki, les mains jointes. Son par­ti, Razem, souhaite que la ville prenne davan­tage de mesures pour amélior­er les con­di­tions de vie de ces locataires. « Il faudrait créer une com­mis­sion de loge­ment et col­lecter des don­nées sur la ques­tion, ce que la mairie ne fait pas. »

Comme lui, Marcin Wrońs­ki, écon­o­miste, pro­fesseur à l’É­cole des hautes études com­mer­ciales de Varso­vie et spé­cial­iste des ques­tions liées aux iné­gal­ités, a gran­di à Pra­ga, entre street art et loge­ments délabrés. « La ville fait face à un manque de loge­ments soci­aux mais laisse ces immeubles dépérir puis les détru­it », com­mente-t-il, s’arrêtant devant un loge­ment social vidé de ses occu­pants. « La mairie revend le ter­rain à des pro­mo­teurs privés qui con­stru­isent des immeubles neufs », ajoute-t-il, se retour­nant pour faire face à une grue de con­struc­tion. L’argent de ces ventes est con­sacré à d’autres investisse­ments que, d’après lui, la majorité Plate­forme civique con­sid­ère plus intéres­sants.

80 % des Varso­viens sont pro­prié­taires. Ils ne souhait­ent pas que leurs biens per­dent en valeur à cause de la présence de loge­ments soci­aux et sou­ti­en­nent donc la poli­tique de la mairie. Au pied de la grue, face à Marcin, une sta­tion de métro. « Depuis l’arrivée du métro à Pra­ga, en 2012, le quarti­er se gen­tri­fie. On rejoint le cen­tre-ville en dix min­utes. Une pop­u­la­tion plus riche est en train de s’installer », pré­cise Marcin Wrońs­ki, avant de repar­tir.

« Au moins 6 personnes meurent ici chaque année »

Devant une œuvre de street art, emblé­ma­tique de Pra­ga, Marcin Wrońs­ki s’arrête. Une affichette rose, scotchée à une gout­tière, attire son œil. Une pho­to : celle d’un chat gris, fix­ant l’objectif. Une récom­pense : 20 000 zlo­ty (4 000 €) pour quiconque per­me­t­tra de retrou­ver l’animal. C’est l’équivalent de 40 mois de pen­sion pour Sła­womir Dyjew­s­ki, un des locataires du 43 rue Wileńs­ka.

L’immeuble du 43 rue Wileńs­ka a tout de sem­blable à celui d’Edyta : murs défraîchis, briques à nu, humid­ité, moi­sis­sure et, en face, des immeubles neufs. Dans la cour à l’entrée du bâti­ment, des poubelles débor­dent et des pigeons se réga­lent. Près de l’entrée du bâti­ment, Mikołaj Kaweńc­ki, 72 ans, mous­tache grise soignée, vêtu d’un imper et d’un bon­net, promène son petit chien. Il habite le bâti­ment depuis quelques années avec sa fille.  Pointant les unes après les autres les fenêtres de l’immeuble, il énumère : « Deux per­son­nes sont mortes ici, une autre là. À cet étage, une homme de 55 ans est aus­si décédé. » Il pour­suit : « J’appelle cet endroit l’hospice. Au moins 6 per­son­nes meurent ici chaque année. »

Mikołaj Kaweńc­ki habite avec sa fille et son petit chien dans un loge­ment social de Pra­ga. ©Polska/Louise Dal­mas­so

C’est au pre­mier étage, au bout du couloir après le lavabo, juste avant les toi­lettes com­munes, qu’habite Sła­womir, 60 ans. Son loge­ment se résume à une pièce de 12 m² qu’il partage avec sa con­jointe, Joan­na. La pièce empeste la cig­a­rette froide et l’humidité. La fumée des mégots à peine éteints embrume l’air. La chaleur de la pièce dénote avec le froid glacial du bâti­ment. « Nous avons eu le chauffage pour Noël. C’est le luxe ! » s’exclame Sła­womir, cheveux ébou­rif­fés, en pointant le radi­a­teur neuf accroché au mur.

« Nous avons eu le chauffage pour Noël. C’est le luxe ! »

Cela fait cinq ans qu’ils habitent dans ce loge­ment : un lit deux places, deux armoires, une gazinière, deux chais­es et une télévi­sion rem­plis­sent la pièce aux murs écail­lés. Tous ces meubles, Sła­womir les a récupérés sur le trot­toir et dans des loge­ments étu­di­ants à l’autre bout du pays. Avec une aide sociale de 500 zlo­ty (100 €) par mois, le cou­ple peine à s’en sor­tir. « Ma com­pagne est très malade, elle doit pren­dre beau­coup de médica­ments. Ça nous coûte 320 zlo­tys (70 €) par mois, en plus des 350 zlo­tys (75 €) de loy­er et de la fac­ture d’électricité », con­fie-t-il. Joan­na sort de l’appartement. « On est endet­tés. Dès que l’on a un jour de retard sur le loy­er, la mairie nous men­ace de nous expulser », se désole-t-il, ému, let­tres de la mairie à la main. Dans de grands gestes, il con­tin­ue : « Per­son­ne ne nous aide. On doit tou­jours pleur­er. L’administration, ils n’en ont rien à foutre de nous. »

Sła­womir ne veut pas deman­der d’aide finan­cière à son fils, Marcin, tant qu’il n’est pas « dans un fau­teuil roulant ». ©Polska/Louise Dal­mas­so

Une icône du Pape, une icône du Christ et une représen­ta­tion de la pre­mière com­mu­nion sont accrochées au-dessus du lit de Sła­womir. ©Polska/Louise Dal­mas­so

Avant d’être relié au chauffage cen­tral, en décem­bre, Sła­womir se chauf­fait avec cet appareil d’ap­point. ©Polska/Louise Dal­mas­so

Sła­womir et sa femme Joan­na habitent au bout de ce couloir, à droite, au numéro 10. ©Polska/Louise Dal­mas­so

La moi­sis­sure est partout, jusque sur les son­nettes d’ap­parte­ment. ©Polska/Louise Dal­mas­so

Ce ne sont pas des traces de pétard mais des traces de moi­sis­sures qui recou­vrent les murs et les pla­fonds de l’im­meu­ble. ©Polska/Louise Dal­mas­so

Les locataires qui n’ont pas instal­lé de salle de bain chez eux vien­nent chercher de l’eau dans les lava­bos dis­posés dans les couloirs. ©Polska/Louise Dal­mas­so

On retrou­ve des toi­lettes col­lec­tives sur chaque pal­li­er. ©Polska/Louise Dal­mas­so

Des murs défraîchis recou­verts de graf­fi­tis et traces de moi­sis­sure. ©Polska/Louise Dal­mas­so

Un long tun­nel mène à la cour de l’im­meu­ble du 43 rue Wileńs­ka. ©Polska/Louise Dal­mas­so

Le 43 rue Wileńs­ka est l’un des loge­ments soci­aux les plus insalu­bres de Pra­ga. ©Polska/Louise Dal­mas­so

En face du 43 rue Wileńs­ka, des loge­ments privés neufs. ©Polska/Louise Dal­mas­so

Pour quelques zlo­tys seule­ment, il rénove l’appartement de ses voisins, répare ce qu’il peut, bricole çà et là, faute d’aide de la mairie : « On ne peut pas atten­dre la mairie. Ils met­tent des mois à inter­venir. » Lui et sa femme pren­nent égale­ment soin de leur voisin, âgé de 77 ans, qui ne peut se nour­rir seul. « J’ai été SDF pen­dant plusieurs années et je m’en suis sor­ti. Comme Dieu l’a dit, il faut don­ner à boire aux assoif­fées et à manger aux affamés. C’est mon car­ac­tère d’aider les autres. »

Sła­womir et sa com­pagne, sont à la recherche d’un autre apparte­ment. La mairie leur a récem­ment pro­posé un loge­ment moins cher, tou­jours dans le quarti­er de Pra­ga mais ils l’ont refusé : « C’était encore pire qu’ici ! » Il con­clut, effon­dré : « Joan­na me répète tous les jours qu’elle préfér­erait être au cimetière qu’ici. Mais elle ne sait même pas com­ment pay­er sa tombe. » La mairie n’a pas répon­du à nos sol­lic­i­ta­tions.